Intellectuels Et Passions Françaises par Jean-François Sirinelli

Intellectuels et passions françaises
par Jean-François Sirinelli

L’autorité morale acquise par le talent et le savoir autorise-t-elle l’intellectuel, seul ou en groupe, à exercer une direction de conscience sur la société? Au siècle dernier, la question eût paru incongrue, tant le pouvoir sur les esprits reposait surtout sur la naissance et la fortune.

Mais qu’en 1898 un romancier à succès comme Emile Zola ait pu, par son célèbre J’Accuse…!, contraindre les corps constitués à revenir sur une sentence inique, voilà qui est révélateur d’un climat nouveau. Depuis _ même s’il s’essouffle un peu en raison de la prééminence prise par la notoriété sur la pensée _, le phénomène des pétitions et des manifestes d’intellectuels a rythmé la plupart des temps forts de nos débats nationaux.

Bien des grands esprits de notre temps _ romanciers, universitaires, scientifiques, artistes, grands journalistes _ ont un jour ou l’autre apposé leur nom au bas d’un texte militant, et leurs interventions jalonnent le siècle: affaire Dreyfus, guerres d’Ethiopie et d’Espagne, montée du fascisme, polémiques à la Libération, guerre froide, décolonisation et, plus tard, Vietnam, Mai 68, alternance de 1981…

A l’intersection du culturel et du politique, l’étude de tels textes, jamais entreprise jusqu’à présent de façon systématique, se révèle pour l’historien d’une grande richesse. Outre qu’elle lui permet d’observer la constitution des réseaux, des amitiés, des alliances, des ruptures en milieu intellectuel, elle lui offre aussi un précieux poste d’observation sur la vision du monde que se sont faite les générations successives de clercs (par exemple la réception du marxisme et du communisme) et sur les engagements politiques qui en découlèrent. Elle l’invite à mesurer l’influence des lettrés et artistes sur le public (celui-ci les écoute-il?) et, réciproquement, à s’interroger sur la capacité des clercs à se saisir des courants et des passions qui parcourent la société.

On l’aura compris, ce livre ambitionne d’être une manière autre d’éclairer l’histoire du XXe siècle français.

Jean-François Sirinelli, né en 1949, est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lille-III. Ses recherches portent sur l’histoire politique et socioculturelle de la France au XXe siècle, ainsi qu’en témoigne son livre très remarqué Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres (Fayard, 1988). C’est dans le même esprit qu’il a contribué à Notre siècle de René Rémond (Fayard, 1988), a publié en collaboration Les Intellectuels en France, de l’affaire Dreyfus à nos jours (1986) et participé à Pour une histoire politique (1988).


Deux intellectuels dans le siècle, Sartre et Aron
par Jean-François Sirinelli

Les deux philosophes, nés l’un et l’autre en 1905, furent d’abord d’inséparable ” petits camarades ” à l’Ecole normale supérieure entre 1924 et 1928. Le jeune Sartre, futur grand théoricien du devoir d’engagement, était alors totalement apolitique. Raymond Aron, déjà attentif à la vie politique, penchait pour sa part vers le socialisme et le pacifisme.

Du séjour qu’ils firent l’un et l’autre en Allemagne, ils tirèrent des enseignements différents, mais c’est la guerre qui les conduira vers des évolutions radicalement divergentes. Aron passe à Londres, où il écrit dans la revue La France libre. S’il ne fait pas la Résistance brillante présentée par certains de ses zélateurs, Sartre subit le choc de la captivité et de la défaite, et a l’expérience de l’engagement à travers quelques actions de résistance intellectuelle. C’est lui qui formulera en 1945, dans le premier numéro de sa revue Les Temps modernes (auxquels Aron collabore quelque temps), la théorie du devoir d’engagement de l’intellectuel. L’influence de ses idées sera alors énorme. La presse de l’époque fera vite l’amalgame entre l’ ” existentialisme ” et l’effervescence qui règne à Saint-Germain-des-Prés; les tirages de ses livres sont élevés, ses pièces ont un succès considérable.

Très vite, la guerre froide partage le monde en deux et l’intelligentsia française en ressent les retombées. Sartre, d’abord violemment attaqué par le Parti communiste, s’en rapproche jusqu’à devenir, entre 1952 et 1956, un ” compagnon de route “. Or ce sont précisément les intellectuels communistes et les ” compagnons ” que Raymond Aron dénonce à la même époque dans l’un de ses essais les plus célèbres, L’Opium des intellectuels, et au fil de sa réflexion sur le phénomène totalitaire.

Sartre et Aron resteront frères ennemis tout au long des années 1960, symboles et porte-parole des deux versants antagoniques du milieu intellectuel, aussi bien sur les guerres coloniales finissantes et le conflit vietnamien qu’au moment de la crise de mai 1968: le premier soutient le mouvement, tandis que le second devient, aux yeux de l’extrême gauche, le symbole de l’Université ” bourgeoise ” et du libéralisme politique honni.

Mais c’est précisément ce statut de penseur libéral qui, sur le tard, conférera à Raymond Aron notoriété et influence. A partir de la seconde partie des années 1970, le milieu intellectuel français connaît en effet une profonde crise idéologique: les modèles et les maîtres à penser de l’extrême gauche se trouvent dévalués, et le marxisme voit ses positions s’éroder rapidement. Sartre, mort en 1980, sera au cours des années suivantes souvent attaqué à titre posthume: lui qui incarna la position longtemps dominante de la gauche intellectuelle deviendra, d’une certaine façon, le responsable et le symbole des erreurs et des errances présumées de cette gauche. Dans le même temps, Raymond Aron, jusqu’à sa mort en 1983 et même après, se verra largement reconnu par ses concitoyens et porté par la vague du libéralisme.

Professeur à l’université de Lille-III, Jean-François Sirinelli a publié chez Fayard Génération intellectuelle, Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres (1988), Intellectuels et passions françaises (1990). Il a dirigé l’Histoire des droites en France (Gallimard, 1992) et le Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle (PUF, 1995).


L’ Action française
par Michel Leymarie, Jacques Prévotat, Olivier Dard

De la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale, Charles Maurras et l’Action française constituent un pôle important de la vie politique et culturelle de la France. Le système doctrinal que propose le «nationalisme intégral», ses thèmes récurrents sont connus : l’hostilité à la Révolution, l’antirépublicanisme,l’antiparlementarisme,l’antilibéralisme, l’antisémitisme, l’anti-individualisme… Afin de mieux évaluer le degré d’imprégnation de la société française par le maurrassisme, les contributions réunies ici approfondissent l’examen d’aspects déjà abordés du mouvement d’extrême droite; elles en interrogent d’autres, peu ou mal connus, par des approches socioculturelles. Les études sur les divers héritages que le maurrassisme refuse ou revendique précèdent celles des milieux sociaux et religieux. L’analyse des sociabilités, des réseaux et des vecteurs de diffusion doctrinale, celle des régions où il est implanté, comme la mise en évidence des oppositions qu’il a rencontrées permettent de mieux prendre la mesure du magistère intellectuel de Charles Maurras. En même temps, elles conduisent à relativiser l’influence d’un mouvement que Pierre Nora qualifiait d’«envers de la République».


Gastronomie française
par Jean-Robert Pitte

Le concert de louanges décernées par l’ensemble du monde à notre gastronomie, ajouté à l’intérêt des Français pour les plaisirs de la table, pose un réel problème historique et géographique: quand, comment et où a germé, fleuri et rayonné la haute cuisine à la française? Pourquoi dans l’Hexagone et non dans les autres pays européens (par exemple l’Italie), alors qu’il existe partout des produits de qualité, des mets de choix et des amateurs éclairés?

Il importe de comprendre le processus séculaire qui _ à la faveur de l’aimable laxisme de l’Eglise en ce domaine et grâce aux modèles proposés par la Cour et la haute aristocratie puis la bourgeoisie _ a permis, depuis la Renaissance, à cette réputation de s’établir.

Aujourd’hui, quelque peu endormis sur leurs lauriers, les Français auraient pourtant tort de se croire à jamais les meilleurs. Quelques douzaines de chefs de génie ne sauraient faire oublier ni la banalité et la pauvreté gustative qui menacent bien des tables familiales ni les assauts venus d’outre-Atlantique. Il faut éduquer le goût, inciter le secteur agro-alimentaire à rechercher la qualité et l’authenticité, faire reculer l’uniformité qu’engendre une productivité dévoyée. Que les Français se persuadent à nouveau de manger vrai, et ils guériront peut-être de la maladie de langueur qui les atteint parfois.

Professeur de géographie à l’université de Paris-Sorbonne, Jean-Robert Pitte s’intéresse particulièrement aux phénomènes culturels dans leurs rapports avec l’espace. Parmi ses ouvrages, on peut citer l’Histoire du paysage français (1983) et Terres de Castanide, Hommes et paysages du châtaigner des origines à nos jours (Fayard, 1986).


Les Baby-boomers
par Jean-François Sirinelli

La spécificité des baby-boomers et leur histoire de 1945 à 1969 sont éclatantes. Les cadres dans lesquels cette génération, nombreuse – en 1968, un tiers des Français ont moins de vingt ans -, a évolué ont, en effet, changé de dimensions au moment de son adolescence, qu’elle a vécue à l’ère du temps accéléré et de l’espace dilaté. Les « mutants » n’ont pas seulement grandi dans une France des Trente Glorieuses en pleine mue, dont ils étaient tout à la fois le produit et le reflet, mais leur socialisation politique et culturelle s’est opérée dans un monde où les jeux d’échelles étaient en train de se modifier à une vitesse et avec une intensité sans précédent. Analyser ces jeux d’échelles comme le fait ce livre favorise une double réflexion : celle des baby-boomers eux-mêmes, pour reconstituer la configuration historique dont ils sont très largement le produit, celle des autres générations, pour mieux saisir l’identité de cette classe d’âge si présente dans la France d’aujourd’hui.

Jean-François Sirinelli, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et directeur du Centre d’histoire de l’Europe du vingtième siècle, est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Génération intellectuelle. Khâgneux et normaliens dans l’entre-deux-guerres (Fayard, 1988) ; Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXe siècle (Fayard, 1990) ; Histoire des droites en France (Gallimard, 1992) ; Sartre et Aron, deux intellectuels dans le siècle (Fayard, 1995).


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