Marc Chagall: Shtetl, Empire Russe, Biélorussie, Surréalisme, Pablo Picasso, Musée Marc Chagall (Vitebsk) par Marc Chagall, Julia Garimorth, Musée national du Luxembourg (France)

Chagall, entre guerre et paix
par Marc Chagall, Julia Garimorth, Musée national du Luxembourg (France)

Chagall est l’un des rares artistes du XXe siècle à avoir été à la fois un peintre témoin de son temps et le bâtisseur d’un monde hors du monde, fait de rêve et de fantaisie. L’exposition présente ces deux aspects de l’oeuvre. 1914 : Chagall quitte Paris après y avoir passé trois années. Les tableaux qu’il produit alors deviennent plus documentaires. Il semble renoncer aux audaces formelles et évoque l’univers de sa ville natale. Il est mobilisé. S’il ne voit pas le front, la guerre est présente ; ses oeuvres marquent une réelle compassion et sont empreintes de tristesse. Chagall se sent étranger à la société russe et à un monde juif menacé de l’intérieur par l’abandon d’un mode de vie traditionnel et de l’extérieur par la pression sociale qui le pousse à s’intégrer à la société russe. Il se replie sur sa famille et sur le couple qu’il forme avec Bella qu’il épouse en 1915. Premier exil de Chagall : il s’installe en France en 1922 et donne une nouvelle orientation à sa peinture. Une nostalgie de la Russie le pousse à renouer avec le judaïsme : il illustre la Bible et visite en 1931 la Palestine. Lors d’un voyage en Lituanie, le monde juif lui menacé par la montée de l’antisémitisme. D’où un retour à des tableaux témoignant du temps menaçant et évoquant les persécutions. La guerre : contraint une nouvelle fois à l’exil, Chagall réside aux Etats-Unis, de 1942 à 1947. Ses tableaux prennent souvent pour thèmes la guerre et les persécutions dont sont victimes les juifs. Le triple éloignement de Chagall à la fois de la société juive d’Europe de ses origines, de la société américaine dans laquelle il ne s’intègre pas (il n’apprend pas l’anglais), et de la France, aboutit à un renforcement de la solitude du peintre et à une orientation vers la seule communauté totalement acceptée : l’amour, le couple, la famille. Dans les années 37 à 50, une série de tableaux nous montre le peintre (ou le couple, ou le trio couple-enfant), seul, souvent, comme pour marquer physiquement la séparation d’avec le monde, planant dans les airs. Chez Chagall l’évocation de la famille ou du couple n’est pas un thème parmi d’autres mais décrit ce qu’il éprouve, faisant de l’amour et du couple une communauté opposée à celle fausse ou insuffisante de la société. Aux temps du malheur, Chagall a su opposer un optimisme – parfois naïf – et une foi en l’avenir qui lui ont permis de survivre, tout comme il a su opposer aux mouvements dominants de l’art de son temps une indépendance féconde. L’exposition rend compte de cette double résistance, artistique et personnelle, qui lui a permis d’apporter aux situations difficiles qu’il a pu connaître des réponses doubles elles aussi : de témoignage et de dépassement. Les images du bonheur dans son oeuvre sont des réponses en manière d’exorcisme aux images de la guerre. Elles évoquent souvent l’envolée (figures aériennes ou inversées, figures du rêve) ou l’amour (couples d’amoureux mais aussi mère et enfant, famille) comme des échappées hors d’un monde réel.

Nicolas de Staël en Provence
par Gustave de Staël, Marie Du Bouchet

À travers environ 80 peintures et dessins provenant de prestigieuses collections publiques et privées de par le monde, cette exposition et le catalogue qui laccompagne se concentrent pour la première fois exclusivement sur luvre de Nicolas de Staël peinte en Provence de juillet 1953 à octobre 1954. Cette année marque un tournant dans la vie et luvre du peintre, qui découvre la lumière du Midi. Il fait aussi lexpérience intense de la solitude et puise son génie dans le désespoir le plus profond, dans lexaltation la plus haute, dans une relation amoureuse périlleuse. Le peintre confiera à son marchand Paul Rosenberg, le 12 février 1954 : « Si vous êtes content de lexposition, cest que jai pu travailler ici dans le Midi et en Sicile. » Avec labstraction des premières années, à travers ses toiles organiques, De Staël crée des formes qui traduisent et pressentent la solitude de notre époque. Les tableaux abstraits des années 1947-1948 ont été, selon les mots du peintre, « léquilibre de base de tout ce qui suivra ». Cet équilibre permet de comprendre comment le peintre passe du concret au formel, de la nature à la métaphysique. À partir de Lagnes (juillet 1953) et de Ménerbes (novembre 1953), le regard du peintre aura rencontré son « feu ». Les paysages sont saisis au plus près de leur motif, avec une attention portée à lévolution de la lumière au fil de la journée. Cest depuis Lagnes, en août 1953, que le peintre voyagera jusquen Sicile. Le rythme de ce parcours définit lurgence de sa création. Paysages, sites archéologiques, musées, églises, lui permettent alors, une fois de retour à Lagnes, de mettre en chantier les grands tableaux, à partir des notes prises dans ses carnets à Agrigente, Sélinonte, Syracuse, Fiesole. Cest à ce moment que le peintre noue une relation amoureuse avec Jeanne, une amie de René Char. Ce qui résulte de cet état passionnel trouvera son écho dans lintensité des paysages de Sicile, mais aussi dans les grands tableaux de nus qui renouvellent le genre. Lorsquil prépare son exposition à New York, en janvier 1954, le peintre a la certitude davoir donné le maximum de sa force : « Je vous donne là, avec ce que vous avez, de quoi faire la plus belle exposition que jaie jamais faite. » Lexposition « Nicolas de Staël en Provence » rend compte des plus hautes envolées picturales du peintre, insufflées par ses doutes les plus profonds, par une joie débordant sur laspect le plus sombre, par une immense fragilité qui se meut en puissance créatrice.

Chagall et la musique
par Ambre Gauthier, Meret Meyer

De ses débuts à Vitebsk, sa ville natale de Russie blanche, à son arrivée à Saint-Paul-de-Vence, la musique est omniprésente dans le parcours de Marc Chagall (1887-1985). Nourrie par son univers familial et par ses racines juives hassidiques, cette sensibilité trouve son expression la plus complète dans des représentations d’archétypes qui correspondent à des figures emblématiques universellement reconnues de l’art de Chagall et dans un voyage plastique à travers des langages parlés et écrits. Les opéras et ballets auxquels il a apporté toute sa créativité et l’art monumental dont il s’est passionnément saisi dès le Théâtre d’art juif (Moscou, 1919-1920), Aleko (Mexico, 1942), L’Oiseau de feu (New York, 1945), Daphnis et Chloé (1958) et La Flûte enchantée (New York, 1967) révèlent les liens tissés par l’artiste entre la musique, la scène (décors) et le travail de la matière (costumes). Des projets ambitieux tels que le plafond de l’Opéra de Paris (1964) et le programme décoratif et architectural du Metropolitan Opera de New York (1966) témoignent de sa conception d’un art total par l’exploration de l’universalité de la musique et sa représentation dans l’espace. Il poursuit ce travail dans la création de céramiques et de sculptures, par la technique du collage, les grandes compositions peintes, jusqu’aux travaux sur la lumière du vitrail emplissant l’espace des couleurs magiques des sons. Au-delà de ce récit plein d’enseignements et de découvertes, ce projet inédit permet surtout d’interroger l’oeuvre de Chagall pour mettre en évidence, outre sa connaissance intime de l’art musical, des rythmes et des harmonies, des dissonances vibrantes et des compositions lyriques qui sont inscrits au plus profond d’une expérience toute personnelle du monde que l’artiste habite en témoin engagé.

It’s Raining Love !
par Emma M. Green

 Aristo, sarcastique, arrogant : et dire qu’elle va devoir l’épouser !

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En allant se mettre au vert dans la campagne anglaise, Pippa espère fuir les casseroles qu’elle traîne malgré elle : son foutu ex qui l’a larguée en direct sur un plateau télé, sa mère poule qui n’a de cesse de la couver depuis vingt-quatre ans, et sa tripotée de sœurs sur qui elle ne peut jamais compter.

Alors que l’actrice londonienne vit son pire cauchemar – isolée du reste du monde, les talons aiguilles plantés dans la boue jusqu’au cou –, elle rencontre le British le plus arrogant, le plus égoïste et le plus charming qui soit. Petit problème : ils ne peuvent pas se supporter. Gros problème : Alistair Blackwood lui demande de l’épouser, de tout plaquer et de s’installer dans son manoir d’aristo. Pour de faux, juste pour une sombre histoire d’héritage et d’ego.

Une proposition qu’elle ne va pas pouvoir refuser…

***

– Si tu me fais plonger, je plongerai… ajoute-t-il plus bas. Et si je plonge… tu dois plonger aussi.

Je ne comprends ce qui m’attend qu’à la seconde où je croise son regard joueur et son petit sourire provocateur. Les grands bras musclés m’attrapent par la taille. Je me débats déjà, mais trop tard. Je hurle, je ris, je jure, et Alistair me jette dans le lac en riant.

L’eau fraîche me mord la peau avant de s’infiltrer progressivement sous tous mes vêtements. Je remonte à la surface, prête à insulter copieusement mon fiancé, mais il se jette à son tour dans un de ses plongeons parfaits. Je nage jusqu’à lui pour tenter de le couler, de le noyer, mais il m’échappe facilement. Je réalise que j’ai pied en le voyant courir. Il va voir de quoi je suis capable.

Je l’éclabousse tandis qu’il fuit. Je le rattrape alors qu’il rit. Je lui bondis sur le dos et il me fait tournoyer dans les airs. Je m’accroche à sa chemise blanche trempée et je sens qu’elle se déchire sur son torse. Je laisse mes doigts courir sur sa peau, de plus en plus déchaînée, de moins en moins furieuse. Je ne sais plus si je le déteste ou si je le désire.

Dans un grognement viril, Alistair me fait passer d’un seul geste du côté face au côté pile. Mes jambes enroulées autour de ses hanches, mes bras pendus à son cou, mes fringues collées partout sur moi, je sens mes seins se presser contre ses pectoraux. Sans échanger un seul mot, on fait semblant de se battre, comme deux gamins qui n’ont pas trouvé d’autre prétexte pour se toucher. Il me tient sous les fesses, prêt à m’envoyer valser à nouveau dans l’eau. Je m’agrippe à ses épaules, tente de lui résister d’un regard noir. Il me défie du bout des yeux, du bout des lèvres. Et je l’embrasse follement, incapable de résister plus longtemps. Nos bouches humides et fraîches se trouvent et se lient d’une façon si sensuelle qu’elles ont l’air d’avoir fait ça toute leur vie. Nos langues se goûtent et s’adorent. Nos corps se rapprochent encore, s’aimantent, s’épousent, se serrent. Et se décollent quand Alistair bondit en arrière.

 

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It’s Raining Love ! d’Emma Green, histoire intégrale.


Le flux et le fixe
par Jean-Noël von der Weid

On peut entendre une couleur de bonheur : l’oreille voit, pense dans la peinture. On peut voir le grincement de l’angoisse : l’œil entend, pense dans la musique. Un son peut suggérer une couleur, pendant qu’une couleur peut suggérer un son. Le temps musical est visible, l’espace pictural audible : c’est en ce qui les désaccorde que musique et peinture s’interpénètrent. Fusions et correspondances, analogies ou disparités, sont étroites entre ces deux activités, la musique et la peinture, qui du fond des âges furent intimement liées à la vie des hommes. En inversant les principes traditionnels – musique, art du temps ; peinture, art de l’espace – Jean-Noël von der Weid incite à un doute fécond. Il nous fait découvrir que les sens pensent. Pour nous, regardeur et auditeur transformés, voir et écouter ainsi cela signifie penser autrement, percevoir autrement : nos sens buissonniers, œil, oreille, éclatés et indivis, forment moins une association qu’une intrication. En commentant de nombreuses œuvres picturales et musicales (de Véronèse à Klee en passant par Corot et Picasso ; de Monteverdi à Schoenberg), Jean-Noël von der Weid met au jour ces correspondances.


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